lundi 5 mars 2007

Le Démon du Champs

21 H 57 :

Je suis forcé d’écrire mon histoire et c’est très dur car je sais que je suis condamné à mourir après l’avoir fait. Je ne comprends pas exactement le but de celui qui m’a damné : peut-être pour que je pense aux choses répréhensibles que j’ai faites dans ma vie ? Peut-être pour me punir ou pour m’aider à y voir plus clair dans les obscures ténèbres desquelles je ne sortirais plus jamais ?

J’aimerais que ce fut aussi facile que dans les livres ou à la télévision ; où les gentils, les pieux sont récompensés et les mauvais sont tués ou damnés, mais, ce n’est jamais comme ça dans la vie, dans le réel. Nous sommes dans une société où la Mort nous attend à chaque coin de rue, sous la forme d’un vieux bonhomme avec un long imper et rien en dessous ou un monstre mécanique surgit de l’enfer à toute vitesse.

L’Homme a toujours su qu’il avait une chance inespérée, un véritable don qu’est la vie ou la conscience de la vie et de sa fragilité ; mais, tant qu’on ne le lui a pas enlevé, il refusera de l’admettre, son orgueil et son avidité de pouvoir le lui interdisant.

Je pense mieux saisir maintenant pourquoi « il » voulait que j’écrive mon histoire. C’est une sorte de réflexion sur soi-même, d’introspection qu’on ne peut faire que quand on entrevoit la longue cape noire de la Faucheuse. On a l’esprit plus libre, plus clair, on a le recul nécessaire alors que, quand on est dans la société, dans la vie active, la routine de la vie quotidienne nous aliène, on n’a pas le temps de réfléchir, de se poser des questions profondes, dérangeantes sur nos origines, par exemple. C’est vrai que c’est horrible de ne pas savoir d’où l’on vient et de ne pas savoir pourquoi on vient au monde. C’est une véritable torture qui empoisonne et plutôt que de laisser un doute qui ne sera jamais résolu ou une question qui ne trouvera aucune réponse, les gens préfèrent inventer une histoire fantastique sur leurs origines : d’où la création de la religion et de Dieu car, pour moi, la Bible est un conte de fée. Enfin c’est ce que je pense. C’est mon avis et il ne concerne que moi. Je l’écris pour moi.

Je sais que personne ne lira jamais ce cahier. Ce n’est pas comme dans les récits de Poe ou de Lovecraft, où l’on retrouve un vieux manuscrit, dans une vieille malle, dans un vieux grenier ou une vieille cave, racontant l’histoire extraordinaire et fantastique d’un homme ordinaire. Pourtant, mon histoire est extraordinaire et fantastique, et je suis un homme ordinaire ; bien que je n’ai point le talent des grands écrivains.

Toutefois, je vais vous raconter mon histoire. Il est évident que ce sera une source inépuisable de controverse. J’entends déjà les médecins dirent : « Il est évident que cet homme est fou et paranoïaque », tandis que les religieux (qui ont toujours leur mot à dire sur n’importe quel sujet) s’exclameront : « Il ne croyait même pas en Dieu et il comparait la Bible à un conte de fée ! ». Bien sûr, il y aura les psychologues et les psychanalystes qui analyseront et étudieront tous les symboles freudiens de mon histoire. Mieux que ça ! J’ai trouvé, en fait. Je suis en train de faire un mauvais rêve…ou mieux, je l’ai déjà fait et je suis en train de l’écrire afin de l’analyser pour comprendre la source de ce cauchemar. Non ! C’est faux ! Tout ce que j’ai vécu était vrai ! Malheureusement ! Ne m’en veuillez pas, mais je ne crois pas non plus en la psychanalyse : il est très difficile pour moi d’admettre que notre vie est réglée, tracée par notre Inconscient auquel nous ne pouvons avoir accès. C’est comme de dire que chacun de nos gestes est régi par une force supérieure qui nous dépasse ; sauf que cette force est une partie de nous mais nous ne pouvons pas l’atteindre. Je trouve que c’est une manière de fuir ses responsabilités. Je pense que l’homme se caractérise par ses choix : je vois la vie comme une sorte de labyrinthe avec, à chaque palier, différentes portes à ouvrir ; et celui qui décide d’ouvrir ces portes ce n’est ni Dieu, ni le Hasard, ni l’Inconscient, c’est tout simplement moi, en toute conscience.

Mais je m’égare dans des considérations philosophiques inutiles, je dois juste raconter mon histoire et mourir.

C’était jeudi soir, vers 23 heures. Je rentrais du travail, je suis ou plutôt j’étais (cela fait une impression plus qu’étrange de parler de soi au passé) directeur commercial d’une entreprise de textile, j’avais fait des heures supplémentaires et j’avais hâte de rentrer chez moi. Je roulais tranquillement sur de petites routes de campagne calmes et isolées.

A la sortie d’un virage, j’aperçus deux lueurs oranges fluorescentes et clignotantes. C’étaient les feux de détresse d’une voiture. Si j’avais été psychanalyste, j’aurais su lire le message symbolique du danger et continuer mon chemin ; mais en bon citoyen que, malheureusement (si j’ose dire), j’étais, je lus dans ces feux le besoin d’aide.

Je passai donc devant la voiture. Je ne pouvais rien voir à l’intérieur. Je me garai quelques mètres plus loin, coupai le moteur et sortis de la voiture. J’avançai lentement dans cette nuit paisible. Le silence régnait pleinement sur le champs à côté. Il n’y avait même pas le chant de quelques insectes nocturnes. Je me rappelle m’être immobilisé tellement cela m’avait paru étrange. Les feux de détresse de la voiture émettait un léger cliquètement qui s’amplifiait au fur et à mesure de mon avancée. Leur lueur orangée rendait l’atmosphère pesante. Je m’approchais lentement, loin de me douter de ce que j’allais y trouver à l’intérieur.

Est-ce mon bon fond ou ma curiosité qui me poussa ? Je ne saurais le dire. Un peu des deux peut-être. En tout cas, j’ai regardé et ce que j’ai vu m’a horrifié. Avant cette soirée, je n’avais jamais été confronté à la mort. Je veux dire en réalité. Bien sûr la télévision, surtout lors du journal télévisé, fait de nous les témoins privilégiés (pour ne pas dire les voyeurs privilégiés) de meurtres, d’exécutions, de pleurs et d’horreurs en tout genre ; mais tant que l’on n'a pas vu de ses propres yeux un cadavre ! Tout ce sang, ce symbole même de la vie, s’échappant du corps et tombant sur le sol. Je me souviens avoir été surpris par la quantité de sang qu’il y avait. Je sais que c’est stupide de penser à une chose pareille alors que l’on découvre deux cadavres, mais il fallait que je me raccroche à une pensée rationnelle, pour tout simplement ne pas perdre la raison. Je suis resté paralysé, comme si mon cerveau voulait avoir la certitude que ce que je voyais n’était pas une illusion. Je ne sais pas combien de temps je suis resté à contempler (je pense que c’est le mot le plus juste dont je dispose) les cadavres de cette femme et de cet homme ; me fixant de leurs regards vitreux au-delà de la Mort. Ils avaient la tête l’une contre l’autre et portaient très peu de vêtements. Mais ce qui me marqua le plus, fut l’expression de terreur ultime qu’exprimaient les traits de leurs visages ; comme s’ils avaient été figés par le regard de Méduse.

Un bruit venant du champs sur ma gauche me sortit de ma pseudo-torpeur. Je ne savais pas quoi faire, j’avais peur, j’étais affolé. Je décidai alors de me cacher sous la voiture. Les bruits se firent plus proches. J’avais de plus en plus peur et je respirais fortement. Les idées se bousculaient dans mon cerveau à toute vitesse : j’imaginais des scénarios comme un règlement de compte entre mafieux ou le mari jaloux qui assassine les amants lors d’une étreinte passionnée et interdite…mais jamais je ne fus si loin de la réalité…

Des pieds apparurent tout à coup à quelques centimètres de mon visage. Je ne sais comment j’ai fait pour retenir mon cri. Je tentais tant bien que mal de calmer ma respiration qui allait me faire repérer. J’observai les pieds et je remarquai quelque chose d’étrange. D’abord, ils étaient nus et avaient une couleur vert pâle extrêmement bizarre. Les ongles étaient anormalement longs et massifs. Je remontai plus haut mon regard pour découvrir des veines inhabituellement gonflées mais surtout, elles semblaient gorgées de sang verdâtre ; si toutefois c’était du sang.

Mon cœur s’accélérait. J’avais de plus en plus peur car les évènements me dépassaient. Quand soudain les deux pieds s’élevèrent littéralement du sol, en une fraction de seconde. Aucun bruit de déplacement ne parvint à mon oreille. L’adrénaline montait en moi, inévitablement ; elle allait finir par me faire exploser. J’avais perdu de vu l’agresseur. J’étais à l’écoute du moindre bruit de la nuit. Rien. Excepté le cliquètement…qui stoppa.

Un grognement inhumain retentit, à mi-chemin entre l’homme et l’animal tout en étant maléfique. Il semblait provenir de ma voiture. J’étais indéniablement découvert. Le tueur allait bientôt venir à ma recherche. Je me sentais dans un tel état d’impuissance mentale et physique que je n’osais pas bouger d’un millimètre. Je contrôlais ma respiration pour qu’elle ne fut audible rien que par moi seul. J’aurais voulu avoir la force ou le courage de tourner sous la voiture pour voir tout autour, mais je ne voulais pas trahir ma présence à cet inconnu qui, j’en étais sûr, allait me tuer. Il fallait que j’attende patiemment et en silence…

Deux, trois, peut-être même cinq minutes (ou alors tout simplement trente secondes) passèrent durant lesquelles je pus essayer de me calmer. Je regardais toujours fixement sous la voiture quand apparut devant moi le visage horrible du tueur. Il était tuméfié, du sang vert gonflait, presque jusqu’à les faire exploser, les veines de son visage. Ses yeux se résumaient à de fines rétines reptiliennes et scintillantes, entourées de jaune sale. Sa bouche était proéminemment remplie de dents longues et effilées comme des lames de rasoir ; elles étaient tellement nombreuses qu’elles se montaient les unes sur les autres. Dans un sursaut de frayeur, je sortis de ma cachette improvisée, pour me retrouver nez à nez avec ce monstre, cette abomination de la Nature. Sa tête était difformément énorme par rapport au corps ; ses grandes oreilles pointues ne mettaient absolument pas en valeur son crâne chauve. Son corps d’une imposante stature inspirait la peur. Il mesurait plus de deux mètres. Sa peau était d’une couleur verte crasseuse et son torse était anormalement velu.

Comment pourrais-je oublier cette vision démente issue du cerveau le plus malade qui puisse exister ?

Mais je n’étais pas au bout de mes surprises car il déploya, en un éclair, deux longues ailes. En un battement de ces dernières, il s’approcha si près de moi que je pus sentir son haleine fétide ; odeur de terre mouillée par la pluie après une longue période de sécheresse.

Je tentai un pas en arrière pour me rendre compte que j’étais adossé à la voiture. Je voulus détourner mon regard de ce monstre mais je tombais face à face avec les deux cadavres aux rictus effroyables. Je fermai alors les yeux et me protégeai le visage avec le bras. C’est alors que je me mis à pleurer, geste au combien ridicule et insignifiant je l’admet mais je sentais ma fin si proche ! La chose lança de sa voix caverneuse un cri d’outre-tombe. Je ne voyais pas d’échappatoires possibles alors jetant mes forces dans un dernier geste désespéré, je dis :

« Que…Que me voulez-vous ? ».

Je sanglotais continuellement. J’avais lancé cette question sans savoir si ce monstre allait me comprendre mais à ma grande surprise, il répondit :

« Pourquoi me poses-tu une question aussi idiote ? Je croyais pourtant que vous, les humains, vous vous fiez à l’apparence physique plus qu’à toute autre chose : j’ai pris cette apparence parce que je savais que c’était la représentation que tu te faisais du Mal. J’apparais à toi tel que tu veux me voir. Veux-tu savoir ce qui va t’arriver, maintenant ?

- Oui, acquiesçai-je faiblement.

- Alors, je vais tout te révéler : je vais te tuer, tout simplement…Mais avant cela, je vais m’amuser un peu avec toi…

- Pourquoi moi ? demandai-je tandis que les larmes coulaient sur mes joues.

- Parce que tu t’es arrêté pour tenter de venir en aide à des gens en difficulté ; parce que tu es bon et que j’incarne le Mal, parce que tel est mon devoir…

- Je vous en supplie…laissez-moi vivre ! (je pleurais plus encore que tout à l’heure).

- Tu veux vraiment t’en sortir ? demanda-t-il inquisiteur.

- Oui, je vous en supplie ! rétorquai-je rapidement mais tout de même surpris par sa question. Je veux vivre ! ».

Il fit alors demi-tour et me tourna le dos. Maintenant que j’y pense, j’aurais pu tenter quelque chose, l’assommer, me battre mais j’étais beaucoup trop pétrifié sur le moment. Le démon semblait réfléchir à ce que je lui avais dit. Il se gratta sous le menton avec sa patte gauche. C’était une attitude étonnamment humaine. Il se retourna brusquement et me fixa droit dans les yeux :

« Je ne sais pas si tu le sais mais ce sont les hommes qui nous donnent notre force. Je dis « nous » car je ne suis pas seul, il en existe d’autres que moi et nous sommes ce que vous appelez « frères ». Nous nous nourrissons de vos mauvaises pensées ; elles nous fortifient et ensuite nous pouvons faire le Mal : nous avons le pouvoir de créer des sortes d’histoires que nous pouvons, par la suite, « imprimer » dans le cerveau des gens, que nous faisons croire coupables de nos actes ; comme pour les deux que tu peux voir dans la voiture.

- Comment ça ? D’où venez-vous ? demandai-je non exactement par curiosité mais plutôt pour retarder ma fin.

- Et toi, d’où viens-tu ? Tu le sais peut-être ? Eh bien, moi non plus ; mais ce que je sais c’est que je suis ici pour faire le Mal…Je ne sais pas si vous nous avez créé et que le Mal est originellement en vous, ou si nous sommes extérieurs à vous et que c’est nous qui avons mis le Mal dans votre cœur. Tout ce que je sais, c’est que je me nourris du Mal qui peut exister en vous et que nos actes nourrissent le Mal qui peut sommeiller au fond de chaque humain : en fin de compte, c’est un cercle parfait ; comme un serpent qui se mord la queue. Mais, rassure-toi, il arrive que nos actes nourrissent le Bien qui est en vous, en une sorte d’étrange réponse antithétique. Là aussi, le mystère demeure : est-ce le Mal qui a engendré le Bien ou alors le contraire ? Personne ne peut se permettre d’avancer une réponse. Ce que je sais, c’est que nous vous donnons une bonne raison de faire le Bien et vous nous donnez une bonne raison de faire le Mal. C’est aussi simple que ça ; la boucle est bouclée. »

J’avais écouté son histoire sans vraiment me rendre compte des révélations qu’il venait de me faire, j’étais obnubilé par le fait que j’allais bientôt mourir. Il m’observa un instant puis reprit :

« Je te propose un marché, tu vivras mais ta vie deviendra un véritable enfer car je vais tuer chaque personne que tu aimes et chaque étranger qui croisera ta route. Tu deviendras vite un reclus, un ermite sans contact avec tes semblables. Tu vivras, certes, mais toi seul vivras car tout le monde autour de toi périra. Réfléchis bien ! Est-ce que ta vie vaut celle de toutes les personnes que tu aimes ? ».

01 H 29 :

La vraie question qu’il me posait était : « Etais-je humain ? » ; c’est à dire égoïste, ne regardant que du point de vue de sa petite personne. Il est évident que j’étais vulnérable et surtout faible. Je n’avais qu’une idée, c’était de m’en tirer. Ce démon avait foutrement raison ; nous sommes tous mesquins. J’ai donc accepté les souffrances futures pour éviter les souffrances présentes que je vivais.

Il m’a alors mordu au cou. Je me suis aussitôt évanoui, tombant dans l’herbe fraîche comme une masse. Quand je suis revenu à moi, il faisait encore nuit noire mais la voiture qui abritait les deux cadavres s’était volatilisée. Je me relevai en m’appuyant sur le capot de ma voiture. J’avais les clés dans la main alors que je me rappelais les avoir laisser sur le contact. Je titubais jusqu’à ma voiture puis m’installai derrière le volant. Je regardai dans le rétroviseur intérieur pour voir d’éventuelles traces de morsures au cou mais je n’avais même pas une égratignure. Je démarrai en toute hâte. Heureusement qu’il n’y eut aucun policier sur ma route car j’aurais sûrement été arrêté.

Ma maison est située à la périphérie de la ville. J’arrivais près de mon quartier quand je vis la police devant chez moi. Des badauds étaient attroupés et avaient l’air terrifié. Je sentis un malaise grandir dans mon cœur. Je ne voulais pas penser qu’il avait pu arriver quelque chose à ma femme. Je me garais quelques mètres avant puis je sortis de ma voiture. Je m’avançai, comme au ralenti, vers les curieux. Des barrières et des policiers contenaient la foule. Je voyais beaucoup de monde s’agiter dans la maison : des personnes entraient avec des mallettes, certains portaient des gants blancs (ils devaient sûrement relever les empreintes ou les indices), d’autres fouillaient chaque pièce.

Un homme en costume cravate, à la calvitie naissante et portant de petites lunettes rondes se tenait au milieu de l’allée. Il était plutôt grand et maigre. Toutes les personnes semblaient converger vers lui et lui remettre des rapports. J’en conclu que ce devait être l’inspecteur chargé de l’enquête (Oui, mais quel genre d’enquête était-ce ?). Je voulais croire à tout prix que ce fut un cambriolage mais, dans ce cas, où était ma femme ? Je ne pouvais plus rester là, parmi les voyeurs. Je me frayai un chemin jusqu’à l’officier le plus proche. J’essayai de passer mais il me barra l’accès.

« C’est une enquête de police, monsieur. Interdiction de passer, me dit-il.

- Je vois bien que c’est la police qui est en train de fouiller chez moi, rétorquai-je aigri.

- Vous…Vous habitez ici ? demanda-t-il surpris et quelque peu embarrassé ».

Il appela l’inspecteur à la calvitie naissante, lequel s’approcha lentement. L’agent ouvrit la barrière et je pus entrer sur ma pelouse.

« Ce monsieur dit qu’il vit ici, dit calmement le policier.

- Vous êtes Monsieur… ? s’enquit l’inspecteur.

- Bayeux. Jean Bayeux. Je voudrais savoir ce qui se passe. Pouvez-vous me l’expliquez ? ».

Je savais…non, en fait…je le refusais mais les paroles de cette « chose » résonnaient encore dans ma tête :

« Je vais tuer chaque personne qui t’est proche…Tout ton entourage périra… ».

L’inspecteur me prit alors par l’épaule, m’emmena à l’intérieur et, là, j’éclatais en sanglots. Je savais ce qu’il allait m’annoncer.

« Où est ma femme ? Que lui est-il arrivé ? demandais-je alors qu’il me conduisait au salon.

- Je suis désolé, M. Bayeux, mais votre femme a été sauvagement agressé. Rien n’a été volé, ni même détruit, ce qui nous laisse penser que c’est l’œuvre d’un maniaque. (Le ton de l’inspecteur se voulait réconfortant mais il n’y parvenait pas). Votre femme est décédée des suites de ses blessures…j’en suis désolé. (Il parut hésiter un moment, me laissant le temps de récupérer puis, finalement, reprit :) Ne croyez surtout pas que je puisse vous soupçonnez de quoi que se soit, mais pourriez-vous me dire d’où vous venez ?

- Eh bien…J’ai travaillé à mon bureau jusqu’aux environs de vingt-trois heures, vingt-trois heures dix puis je suis venu directement…

- Je vous demande pardon ? demanda l’inspecteur, visiblement très étonné.

- J’ai dit que j’avais travaillé jusqu’à vingt-trois heures et que je suis revenu directement, répétai-je docilement.

- Mais il est tout juste dix heures, M. Bayeux. Vous devez faire erreur…

- Comment ça je fais erreur ? rétorquai-je sûr de moi ».

Je pensais qu’il se moquait de moi mais quand je consultai ma montre, je constatai qu’il était à peine vingt-deux heures. A cet instant, je crois que le monde s’est littéralement écroulé autour de moi ; je sentais un malaise immense grandir dans mon cœur et dans mon cerveau, comme un étourdissement de lassitude. Je sentais que ma vie ne m’appartenait plus (si elle m’avait un jour appartenue). Un poids terrible semblait pesait sur moi telle une malédiction ancestrale.

« Quel jour sommes nous ? demandai-je sans vraiment avoir envie de connaître la réponse.

- Nous sommes vendredi…Voyons, ça va, M. Bayeux ? Vous êtes sûr que vous allez bien ?

- Oui, lui répondis-je faiblement alors que ça n’allait pas, mais alors pas du tout.

- Pouvez-vous aussi me donner votre emploi du temps complet de la journée ? quémanda-t-il poliment.

- Je regrette…Je ne peux pas…réussis-je à articuler mais mon esprit était embrumé dans de confuses pensées.

- Vous ne pouvez pas ou vous ne voulez pas ? demanda l’inspecteur qui, je le voyais très bien, commençait à perdre son calme.

Je n’arrivais pas à sortir du brouillard qui envahissait mon cerveau.

Mais comment diable avais-je perdu vingt-quatre heures de mon existence ?

C’était tout bonnement incroyable. Je ressentais une sorte de vertige comme si je me trouvais au bord d’un gouffre immense et obscure, représentant le temps qui avait échappé à ma conscience.

- Je…Je ne me souviens pas…répondis-je dans un état d’hébétude.

- Vous vous moquez de moi, M. Bayeux ! Et s’il y a une chose que je déteste par dessus tout, c’est bien qu’on se foute de moi. (Il devenait tout rouge et arpentait la pièce tout en faisant de grands gestes). Déjà dans ma jeunesse, on se moquait de moi…alors, je me suis engagé dans la Police parce que je croyais que ça allait changer, que j’allais avoir droit à un peu de respect…Mais, non ! Je me fais pratiquement insulté par un mec qui me dit qu’il ne se souvient pas de ce qu’il a fait aujourd’hui.(L’inspecteur avança son visage près du mien). Eh bien, je vais vous dire ce que vous avez fait aujourd’hui : vous avez tué votre femme…Oh, non ! Excusez-moi…vous l’avez bousillé, éclaté, explosé votre femme…ESPECE DE MALADE ! (Il avait hurlé si violemment que j’eus des postillons sur tout le visage) ».

Il se redressa calmement, rajusta son costume et recoiffa le peu de cheveux qui lui restait.

« Allez, vous deux. (Il s’adressait à deux officiers près de la porte). Embarquez-moi ce psychopathe ! Peut-être qu’au commissariat, une bonne vieille lampe dans la gueule et après avoir subi un interrogatoire spécial bavure, monsieur se souviendra de ce qu’il a fait pendant la journée ! ».

Il avait recommencé à hurler mais je l’écoutais sans comprendre, sans entendre. J’étais dans un tel état de prostration, de béatitude que je n’avais pas réellement conscience de ce qui se passait autour de moi. Si bien que je ne bougeais pas d’un pouce lorsque les deux policiers me mirent les menottes et m’escortèrent, suivi d’un troisième officier, jusqu’à la voiture qui devait m’emmener au commissariat.

La voiture filait à toute vitesse dans la nuit. Je regardais fixement, et comme hypnotisé, les couleurs vives des lampadaires et des feux de signalisation. Les trois policiers qui se trouvaient dans la voiture avec moi était silencieux mais n’en pensait pas moins. Je sentais dans leur silence pesant comme un reproche ou un mépris à la nature de mes actes présumés. L’un d’eux était assis à mes côtés, à l’arrière, tandis que les deux autres se trouvaient à l’avant, séparés de moi par une grille.

Tout à coup, le silence fut troublé par un bruit sourd semblant provenir du toit. Nous levâmes tous aussitôt la tête, très étonnés. Le bruit se fit de nouveau entendre. La voiture freina brusquement et dérapa un peu. Tous les policiers sortirent leurs armes. Je fixais le plafond sans comprendre. Le bruit se reproduisit une nouvelle fois : il ressemblait au son de la tôle froissée dans une casse de voitures. Les policiers ouvrirent leurs portières, sur leur garde. Je regardais toujours fixement le plafond et ce que je vis me glaça le sang. Je vis des formes de griffes déformer la structure de l’habitacle, elles transperçaient quasiment le toit. Ils sortaient maintenant pour vérifier.

« Non ! criai-je de toutes mes forces. Ne sortez pas ! Vous allez vous faire tuer ! ».

Mais il était déjà trop tard ; ils étaient dehors. Il y eut par la suite des cris, des coups de feu. La vitre arrière explosa et je me renfonçais un peu plus dans mon siège. Je ne pouvais plus voir dehors mais je pouvais entendre.

« Mais qu’est-ce que c’est, putain ! s’écria l’un des policiers ».

Un corps atterrit brutalement sur le pare-brise, le faisant voler en éclat. Je poussai un hurlement et le silence tomba lourdement dans la nuit. Je restais blotti contre la portière, apeuré ; quand soudain elle explosa et je fus tiré en arrière. Je m’affalai lourdement sur la chaussée. Le monstre se tenait debout devant moi. Il me surplombait ; il était déjà impressionnant quand on était debout et libre de ses gestes, mais quand on est à terre et poings liés, on se sent complètement inexistant. Il se pencha sur moi et, d’un coup de griffe, arracha mes menottes. Je crus qu’il allait me tuer mais comme s’il avait lu dans mes pensées, il rigola et me rassura :

« Je suis peut-être un monstre mais je tiens toujours parole. Je ne te tuerai pas… ».

A ce moment, je ne sais trop ce qui me pris mais je me jetai désespérément sur lui, et le frappai à coups de poings. Je rejetai, en quelque sorte, toute la tension accumulée depuis que j’avais rencontré ce monstre près de ce champs maudit.

« Pourquoi tu l’as tuée ? Espèce de salaud ! Je vais te faire la peau ! m’écriai-je en le frappant au niveau de la poitrine ».

Il posa alors lentement la main sur mon épaule et me projeta au sol d’une simple pression. Je restais sonné quelques instants.

« Ecoute-moi bien ! dit-il. Si ta femme est morte, c’est par ta faute ! Si toutes les personnes qui sont en contact avec toi meurent, c’est ta faute et seulement ta faute ! Je t’ai proposé un marché et tu as choisi ! Tu aurais pu sauver ta femme et ces trois policiers si tu avais choisi de mourir au lieu de te conduire en lâche ! Maintenant, tu seras obligé de t’enfuir car chaque personne qui croisera ta route mourra ; tu n’auras plus personne pour te soutenir. Tu seras seul jusqu’à la fin de tes jours ! Et ceci est ton choix ! ».

Sur ces mots, la « chose » déploya ses larges ailes et s’envola, me laissant sur la chaussée, à ma détresse et à ma solitude. Je voyais les cadavres atrocement mutilés des policiers et leur sang qui ruisselait lentement jusqu’à la bouche d’égout voisine. Je ne me souviens plus très bien mais je crois que j’ai vomi…

04 H 36 :

Nous entamons le dernier chapitre de mon histoire. Je veux la finir ; je dois la finir.

Quand le monstre m’a laissé seul, je me suis relevé difficilement puis je me suis enfui en courant ; j’entendais au loin des sirènes de police qui hurlaient tels des chiens de chasse à ma poursuite. Je ne me rappelle plus combien de temps j’ai couru mais je me souviens m’être arrêté dans un parking, hors d’haleine. Je me calmai un peu, prenant appui sur une voiture puis je tombai à même le sol. J’étais épuisé autant nerveusement que physiquement si bien que je décidai de me reposer un moment. Je dois reconnaître que je me suis assoupi très rapidement et qu’un sommeil lourd et bienfaiteur m’accueillis. Je dus dormir peu en fin de compte car lorsque je m’éveillais, il faisait encore nuit noire.

Je réfléchissais à un endroit qui aurait pu me servir de cachette ; où je pourrais me réfugier et qui serait suffisamment isolé. Je pensais à la maison de mon grand-père maternelle. Elle se trouvait en plein milieu de la campagne et était inhabitée depuis longtemps.

Maintenant, il fallait que je m’y rende sans emprunter les transports en commun ; car je n’osais imaginer le massacre si j’avais pris le bus ou alors le train. Je décidai donc de voler une voiture du parking dans lequel je me trouvais. Je choisis une petite voiture blanche qui n’attirait pas trop l’attention et fracturai une des vitres arrières, puis je m’introduisis à l’intérieur en enlevant les bouts de verre qui étaient éparpillés sur la banquette. Je savais comment faire démarrer la voiture sans utiliser les clés (mon grand frère me l’avait appris alors que nous étions tout deux adolescents). Je réussis dans mon entreprise sans trop de difficultés et sortis en trombe du parking.

Au bout de quelques kilomètres, je remarquai que je n’aurais pas assez d’essence pour arriver jusque là-bas et qu’il allait falloir faire le plein. Dès que la jauge commença à clignoter, je trouvai une petite station service perdu au milieu de nulle part. je voyais un vieil homme qui dormait derrière son comptoir. Je me disais que j’allais pouvoir partir sans parler à quelqu’un mais dès que je commençai à me servir à la pompe, un homme jeune et musclé, dans sa tenue de garagiste sale de cambouis, sortit de l’atelier et s’avança vers moi. Je ne pouvais lui parler, le regarder. Je devais faire comme s’il n’existait pas. Il arriva à ma hauteur et me lança un « salut ! » jovial et amical mais je ne lui répondis pas.

« Eh ! Monsieur ! Je vous parle ! reprit-il irrité ».

Je ne lui répondais toujours pas. Je ne pouvais pas : si je lui parlais, je le condamnais à mort. Je me concentrais donc sur le réservoir qui se remplissait, lentement, terriblement lentement. Je fermais les yeux.

« Eh ! Oh ! Monsieur! réitéra-t-il, énervé cette fois ».

Il fallait que je parte vite, très vite. Le réservoir ne semblait pas vouloir se remplir. Je ne pouvais plus attendre. Je décidai, donc, que ça me suffirait pour arriver là où je voulais aller. Je remis la pompe à sa place comme si de rien n’était et je m’apprêtai à remonter dans la voiture quand l’homme me retint par l’épaule.

« Vous pensez aller où comme ça ? demanda-t-il. Vous ne payez pas ? ».

Je ne répondis pas. J’enlevai sa main de mon épaule et je sautai dans la voiture. Je fermais aussitôt la portière à clef. Il frappa violemment contre la vitre. Je voyais le vieux sortir en courant. Je mettais en contact les fils du démarreur quand je vis le démon derrière le jeune homme. Il s’avança lentement de lui. L’homme criait toujours après moi quand soudain son visage se figea. Son regard devint fixe et du sang gicla sur la vitre. La griffe de la « chose » l’avait transpercé de part en part au niveau de la poitrine, si bien que je pus voir le démon coller le cœur de l’homme sur la vitre. La chose envoya valdinguer le cadavre. Je démarrais rapidement, regardant dans le rétroviseur le massacre que le monstre perpétrait dans la station service. Il s’attaqua même au vieil homme.

Dès lors, je ne me suis plus arrêté avant d’être devant la maison. J’avais conduit très longtemps et mon dos me faisait atrocement souffrir. Je sortis de la voiture et me précipitai à l’intérieur en cassant le carreau d’une fenêtre. Je voulais me calmer dans un lieu tranquille. Je voulais réfléchir à ma situation mais aussi, et surtout, me reposer. Il devait être environ cinq heures de l’après-midi. J’eus à peine la force de m’affaler sur le sofa où je m’endormis aussitôt.

Je m’éveillai trois heures plus tard ; le soleil commençait timidement à décliner. Il me fallut quelques secondes pour me remémorer tous les évènements de ces derniers jours ; et je me mis à pleurer d’un coup, comme ça, sans raison véritablement définie. C’en était tout simplement trop pour moi. Je ne pouvais supporter l’idée que j’avais perdu ma femme, ma seule famille, la seule personne que j’aimais vraiment sur cette planète. Je pensais aussi à toutes les autres morts dont j’avais été la cause, dont mon égoïsme avait été la cause. A ce moment, où mon avenir me semblait dans l’obscurité la plus totale, je souhaitais être mort, je souhaitais que le démon m’eut tué sur cette route de campagne. Et je me remis à pleurer…

C’est à cet instant que le monstre apparut devant moi, comme par magie. Je poussai un hoquet de surprise. Il s’avança près de moi.

« Tu regrettes maintenant, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

- Oui, réussis-je à articuler entre deux sanglots.

- Eh bien, saches que tu peux encore leur sauver la vie, si tu le veux vraiment…Le veux-tu ?

- Oui, je ferais n’importe quoi, répondis-je sans trop y croire.

- Soit. Je vais te donner de quoi écrire afin que tu racontes ton histoire ; ensuite, quand l’aube viendra, je prendrais ta vie en échange de toutes celles qui ont péri par ta faute !

Je pleurais mais j’opinai de la tête.

- Est-ce que je peux croire en vous ? Comment pourrais-je être sûr qu’ils seront bien tous en vie ? demandai-je en levant vers lui des yeux inondés de larmes.

- Tu pourras vérifier par toi-même que je dis la vérité mais il faut que tu me promettes que lorsque tu l’auras vue, tu écriras ton histoire et tu me donneras ta vie.

- Je vous le promets ».

Il posa alors sa main sur mes yeux mouillés et je me sentis comme projetai dans le vide astral. Ce fut une sensation de calme et de paix qui m’apaisa pleinement. J’ouvris ensuite les yeux pour me retrouver dans l’allée de ma propre maison. Il n’y avait plus aucune trace des policiers. Je m’avançai jusqu’à la porte et je sonnai. Bien sûr, j’avais les clés dans ma poche mais je voulais que ce fut ma femme qui vienne m’ouvrir. Ce qu’elle fit. Elle avait un magnifique sourire qui soulignait admirablement son visage délicat. Elle avait de courts cheveux blonds lumineux et soyeux. Je lui rendis son sourire. Elle n’eut pas le temps de me demander pourquoi j’avais sonné car je la saisis par la taille et l’embrassai tendrement. Je la poussai à l’intérieur et refermai la porte derrière moi. Je commençai à déboutonner son chemisier et à embrasser la douce peau de son cou, de sa poitrine. Elle fut d’abord surprise puis se laissa faire. Je l’aimais…non, je l’aime tellement. Je l’ai emmené jusque dans notre chambre et nous avons fait l’amour. Ce fut magnifique. Et je fus heureux lorsqu’elle s’endormit serrée contre moi, sa tête reposant au creux de mon cou. Le doux parfum de ses cheveux m’emplissait les narines. Je l’entendais respirer faiblement tel un enfant innocent qui vient de naître. Et je ne l’en aima que plus. Je voulais profiter de ce moment de bonheur à l’état pur mais je fus rattrapé par mon malheur ; quand je vis le démon dans l’embrasure de la porte. Il me fit un signe de la main pour que je le suive. Je me levai en déposant un long et tendre baiser sur le front de ma femme. Je le vis entrer dans la cuisine mais dès que j’y arriva, il ne s’y trouvait plus. Il y avait, posé sur la table, un cahier et un stylo et je compris aussitôt qu’il était temps, pour moi, de tenir ma promesse.

Maintenant, j’ai fini et je crois entendre au dehors le chant des oiseaux qui annoncent la naissance d’un nouveau jour ; mais qui signifie pour moi le crépuscule de ma vie. Je pense avoir trouvé la morale de mon histoire : il faut profiter des moments de joie que nous offre la vie et choisir le chemin le plus juste qui soit. Mais pourquoi faut-il que je sois au bord du précipice sans fin pour entrevoir le vrai sens de la vie ? Non ! Je ne veux pas mourir ! Pas maintenant ! J’aime trop la vie ! Elle est trop belle ! Je veux retourner auprès de ma femme ! J’ai besoin de sa chaleur ! J’ai besoin de son amour ! Je veux… Mais il est trop tard car je sens la présence du démon derrière moi. J’entends son rire maléfique et je sais qu’il se délecte de mon malheur…

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