lundi 5 mars 2007

Vengeance Féline

Le chat avait environ un an, un peu plus. Il avait le pelage d’un chat sauvage ; gris avec de longues et épaisses bandes noires. Il avait sur le front, un signe distinctif en forme de « M ». il avait les pattes d’un jaune pisseux ou beige sale, comme tout son ventre et son cou. Il avait les vibrisses qui commençait à noircir par leur racine. Il avait deux oreilles affûtées et orientables à plus de cent quatre-vingt degrés. Sa queue rayée maladroitement était prédominée par le gris-noir.

Il avait l’habitude, avant de s’endormir sur quelque endroit moelleux, de se faire les griffes sur la surface ; laquelle se trouvait être le plus souvent le ventre d’une personne. Il aimait qu’on le grattât aimablement sous le cou alors qu’il détestait, au point de grogner et, même parfois, de griffer avec ses pattes arrières, les caresses sur le ventre. Il avait quelques fois de drôles de tics quand il se reposait, c’est-à-dire la plupart du temps. Ses pattes tressaillaient rapidement, en un concerto de gémissements plaintifs. Les tressaillements s’enchaînaient à la perfection ; quelques fois ses moustaches prenaient le relais. Peut-être les chats ont-ils des songes nocturnes ?

Dès les premiers jours de son arrivée à la maison, il ne cessait de miauler, sûrement appelait-il sa mère ; si bien que le père dut le descendre à la cave durant la nuit. Mais trois jours lui suffirent à s’adoucir, à s’adapter. La nuit, il dormait à la cave. Le jour, il explorait joyeusement et malicieusement sa nouvelle demeure.

Le plus jeune frère, celui-là même qui avait fait des pieds et des mains pour avoir le chat, lui faisait des « misères ». A vrai dire, il le maltraitait et le félidé l’évitait comme la peste personnifiée. Il allait le plus souvent se réfugier vers le grand frère ou le père, qui eux ne le torturaient point. Le chat espiègle avait vite fait de trouver refuge dans la chambre du grand frère. Et, dès que sa musculature le lui permit, il put ouvrir la porte de cet antre, qui était pour l’animal un véritable havre de paix. Une complicité inévitable s’installa entre le chat et le grand frère. Mais le petit frère n’était pas le seul à le maltraiter car, souvent, le voisin, un grand blond, maigre, aux cheveux mi-longs et à l’allure dégingandée, et qui était le meilleur ami du grand frère, le frappait. Il répétait à chaque fois, comme leitmotiv : « Qu’il est laid ce chat ! ». Cette citation était souvent suivie d’un éclat de rire gras et forcé. Cela prouvait qu’il ne faisait pas ça par méchanceté pure (quoi que), mais plutôt par jeu ou pour affirmer la supériorité de l’homme sur l’animal. Le grand frère ne pouvait lui ordonner d’arrêter car le voisin avait deux ans de plus que lui, ou alors il le disait sur le ton de la plaisanterie.

Le grand frère aimait bien ce chat : il lui donnait à manger, lui nettoyait régulièrement sa litière et pensait à lui renouveler sa nourriture, son collier anti-puces, sa litière et ses divers produits. Mais, malgré tous ces soins, le chat avait souvent des problèmes de santé. Il avait des vomissements, parfois accompagnées de diarrhées. Bien sûr, la famille ne voulait pas dépenser d’argent dans des soins vétérinaires. La mère en avait ras-le-bol car elle disait que c’était elle qui devait « ramasser la merde de ce con de chat », pour reprendre son expression.

Un après-midi, le félidé, lequel n’eut jamais réellement de nom défini, eut une diarrhée importante dans l’évier. La mère, qui faisait son ménage, le surprit en flagrant délit. Dans un accès de rage, elle prit le chat et le jeta dans sa voiture, avec l’idée pas encore bien précise de l’abandonner. Elle conduisit son véhicule à cinq kilomètres de la maison. Le voyage fut difficile car le chat se mettait à grogner et à miauler. Elle tenta de le faire sortir mais se fit griffer. Elle cria, jura et mit la main dans sa bouche. Elle réussit à l’empoigner fermement par le collier et le lâcha dans l’immense forêt voisine. Elle laissa le petit chat livré à lui-même, dans une forêt qui était pour lui comme l’Amazonie. Ne sachant où aller, miaulant à la mort, apeuré par les ombres furtives de la nuit, inquiet des aboiements retentissants des terribles chiens errants…

La mère rentra chez elle, prête à faire croire à ses enfants qu’il s’était enfui. Les recherches du lendemain et du surlendemain dans le voisinage furent infructueuses. Les enfants ne purent retenir des larmes de tristesse. Leur mère leur dit qu’il fallait penser que, là où il était, il avait trouvé mieux. Ils finirent par s’apaiser. Le grand frère gardant toujours au fond de son cœur une lueur d’espoir ; « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir » disait le père. Le grand frère finit par oublier son compagnon fidèle, qui poussait la porte de sa chambre pour trouver un peu de chaleur humaine, et qui, quelques fois, trouvant la porte fermée à clef, grattait de ses petits ongles acérés sur le pin de l’entrée. Mais le temps passa et il oublia…

Quatre mois plus tard, un après-midi, alors que la vie de « l’avant-chat » avait repris sa routine habituelle, le grand frère était dans sa chambre et écrivait. Il entendit tout à coup un cri. Il posa son stylo et tendit l’oreille. C’était son frère qui jouait à la cave. Le cri retentit de nouveau : il était horrible, ce n’était pas un cri d’amusement mais plutôt de terreur. Le grand frère sortit en courant de sa chambre, traversa la maison à toute vitesse et se précipita dans la cave.

La lumière était éteinte et les ténèbres avaient tout pouvoir sur l’endroit. Il essaya d’allumer mais l’ampoule avait dû exploser. Il s’avança prudemment pour descendre les marches. Il arriva dans la cave. Il avançait à tâtons, se servant de ses pieds et de ses mains pour repérer les éventuels obstacles. Il toucha quelque chose du pied et trébucha. La lumière se ralluma et il put voir le corps de son frère étendu sur le sol, la gorge lacérée…comme par des griffes de chat. Il n’eut pas le temps de crier car il entendit, venant d’un coin sombre et ténébreux, un soufflement terrifiant. Deux yeux verts scintillèrent. Le grand frère observa un instant, les traits figés puis reconnut le chat. Un sourire s’élargit sur son visage, comme si un lien psychique reliait les deux amis. Il savait que le félin était revenu pour accomplir sa vengeance.

La porte d’entrée s’ouvrit : c’était la mère qui rentrait de son travail. Le grand frère hurla alors de toutes ses forces. Il l’envoyait au bourreau. Il entendit, au-dessus de lui, les pas rapides de sa mère, se rapprochant peu à peu de son destin. Elle ouvrit violemment la porte et elle courut dans les escaliers périlleux…quand la lumière s’éteignit tout à coup. Elle tomba, tournoya, dégringola jusqu’en bas. Sa tête frappa fortement contre le sol. Elle était sonné. Le chat bondit sur son ventre. Il lui lança un souffle chaud et fétide sur le visage. La lumière revint subitement, si bien que le fils put assister à la mise à mort de sa mère. Elle n’eut pas le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Le chat lui griffa le ventre puis lécha le sang qui s’écoulait des plaies béantes. Il bondit alors, avec une agilité toute féline, pour enfoncer violemment ses deux pattes avant dans la gorge de la mère. Le sang jaillit en un flot abondant car sa carotide avait été instantanément tranchée. Elle fut morte quelques secondes plus tard, lorsque tout le sang qui alimentait normalement le cerveau se fut répandu sur le sol, à côté d’elle. Le chat lapa goulûment le sang qui fuyait encore un peu des meurtrissures. Le grand frère se leva, calmement, puis remonta les escaliers. Le chat le précéda. Il l’emmena jusqu’au téléphone et posa la patte dessus. L’aîné comprit aussitôt. Il s’assit confortablement puis saisit le combiné. Le chat bondit sur ses genoux, demandant des caresses. Il composa le numéro du voisin, caressant de l’autre main son fidèle ami qui, bientôt, achèverait sa vengeance…

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